Échangeur²²

RÉSIDENCE EXPOSITION

2025, Résidence Exposition Étranges Pulpes
Jimmy Richer

ÉTRANGES PULPES
Exposition monographique de Jimmy Richer
Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon

Une immersion dans un corps étrange, vivant, palpitant d’histoires et de signes. Avec Étranges Pulpes, l’artiste Jimmy Richer investit la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon pour une exposition monographique saisissante, fruit de plusieurs années de création et de période de résidences in situ ou au sein de la résidence artistique Echangeur22 située à Saint Laurent des Arbres (co-commissaire du projet). Le lieu devient matière, peau, mémoire : une œuvre organique, immersive, polysensorielle.

Un dialogue entre corps, architecture et fiction Plasticien né en 1989, diplômé des Beaux-Arts de Montpellier, Jimmy Richer construit une œuvre où s'entrelacent dessins, fresques murales, tatouage, installations et sérigraphies, explorant les liens entre forme, récit et perception. À la Chartreuse, et plus spécifiquement dans les espaces de l’ancienne prison/ infirmerie, il ne se contente pas d’exposer : il habite le lieu, le réactive. Son œuvre y devient un dispositif sensoriel, où le visiteur est invité à circuler à l’intérieur d’un “corps étrange”, fictionnel et sensible, qui absorbe et transforme le regard.

Une œuvre documentée, nourrie de science-fiction et d’histoire La démarche de Richer s’ancre dans une pratique documentaire, faite d’enquêtes, d’archives et de récits collectés. Son univers visuel convoque aussi bien le manuscrit de Voynich, Jules Verne, Borges ou Lovecraft, que les comics de Jack Kirby ou le film culte Voyage Fantastique de Richard Fleischer (1966), dans lequel un sous-marin miniaturisé explore le corps humain jusqu’à la guérison. Ce film, fil d’Ariane de l’exposition, innerve Étranges Pulpes d’une esthétique rétrofuturiste où le végétal, l’anatomique, le fantastique et l’inquiétant coexistent dans un même écosystème graphique et rend encore plus sensible et vibrant la destination première du lieu : la rédemption, la guérison.

Pareidolies, pulps et pulsations contemporaines Au fil de 57 dessins, 23 vitrophanies, 3 nouvelles de science-fiction et plusieurs fresques monumentales, Étranges Pulpes convoque la pareidolie — cette faculté à voir des formes familières dans l’abstrait — pour créer un bestiaire ambigu, traversé de divinités animistes, de paysages fictionnels et de corps mutants. L’univers graphique des pulps américains — ces magazines populaires aux couvertures criardes et narratives — y insuffle une tension entre esthétique populaire et érudition visuelle.

Un art de la série, entre variation et inventaire Jimmy Richer décline ses thématiques — dont cosmos, anatomie, apocalypse, nature toxique — dans des séries d’œuvres qui jouent sur la répétition, la variation et la fragmentation. Ainsi, dans Études spatiales (2024), des galaxies imaginaires fusionnent avec des organes ; dans Orsée Pharmakon, il explore des plantes ambivalentes, à la fois poison et remède. Chez Richer, chaque série fonctionne comme un chapitre visuel, oscillant entre l’organique et l’onirique, le scientifique et l’ésotérique.

Une exposition-laboratoire entre fiction et politique Avec une grande maîtrise technique et un imaginaire foisonnant, Jimmy Richer interroge notre rapport au vivant, à l’histoire, aux mémoires du lieu. Il transforme la bugade en laboratoire fictionnel, où l’enfermement (historique, cellulaire, sensoriel) devient prétexte à libérer des formes nouvelles. L’artiste y esquisse une critique du présent, notamment dans Ouf l’espèce est sauve (2019), une planète peuplée de plantes sexuelles, parabole d’un monde réduit à sa pulsion reproductive.



Entretien avec Marie-Cécile Conilh de Beyssac,
Marianne Clévy et Jimmy Richer
Par Viviana Birolli commissaire d’exposition

- Étranges Pulpes est le fruit de la collaboration entre Échangeur 22 et la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon. Les deux sont en première ligne dans le soutien et la promotion de la création actuelle, chacune avec des outils et des formes différentes. Pourriez-vous présenter ces deux institutions ?

Mccdb : Échangeur 22 est une résidence d’artiste basée à Saint-Laurent des Arbres, qui depuis dix ans offre aux artistes un espace, un temps et des outils de création. Depuis le tout début, la résidence tire sa force d’un double ancrage fort, à la fois local et international : tous les ans, E22 accueille des créateurs français, japonais, brésiliens et coréens pour un temps d’échange et d’expérimentation au contact étroit avec le territoire du Gard, à l’origine d’un maillage territorial et institutionnel grandissant aussi bien en France qu’à l’étranger. La mobilité – des créateurs, des œuvres, mais aussi des projets et des idées – et l’échange sont les maître mots de cette résidence qui a cela d’unique, que depuis le début elle met au centre les artistes, dans le but de les accompagner dans le temps.

M.C. : La Chartreuse opère comme Centre National des écritures du spectacle depuis les années 1990 : comme son nom l’indique, l’écriture dramaturgique et l’objet texte dans toutes ses formes sont au centre des multiples programmes de résidence, de restitution et d’exposition qui structurent l’activité du centre. Mais la Chartreuse existe comme centre culturel depuis les années 1970. Avec ses trois hectares de jardin et son architecture majestueuse, cet ancien monastère chartreux du XIVème siècle évolue depuis plus de cinquante ans dans une double dimension qui fait son unicité : à la fois monument historique imprégné d’histoire, haut lieu de tourisme patrimonial et aire de jeu et d’expérimentation résolument pluridisciplinaire, mise à disposition des créateurs issus des arts du spectacle pour se ressourcer, revenir sur leurs textes ou en imaginer de tout nouveaux.

- La collaboration entre la Chartreuse et Échangeur 22 s’est construite au fil du temps, au fil de plusieurs expositions et initiatives successives. Comment est née cette rencontre et quelles en ont été les grandes lignes de fond et les étapes marquantes ?

Mccdb. : Cette collaboration dure depuis huit ans et elle n’a eu de cesse de se fortifier année après année. Au début, il s’agissait surtout de trouver un lieu de restitution publique des expérimentations menées par les artistes dans le cadre de la résidence, dans un esprit de recherche-création, mais au fil du temps et des échanges le projet est devenu plus ambitieux, jusqu’à aboutir à de véritables expositions accueillies dans l’espace de la Bugade. Étranges Pulpes constitue une nouvelle étape dans ce parcours marqué par une confiance mutuelle grandissante : il s’agit du rendez-vous inaugural d’un programme annuel d’expositions fruit d’une mise en réseau et d’un dialogue étroit entre trois institutions profondément ancrées dans le territoire du Gard, la Chartreuse, Échangeur 22 et le Pont du Gard.

M.C. : Les points communs entre Échangeur 22 et la Chartreuse sont plus nombreux qu’il ne pourrait le paraître : les deux définissent leur identité et structurent leur action à partir d’un double ancrage local et international ; les deux sont des laboratoires qui offrent aux créateurs un temps de libre expérimentation et mettent au centre le processus de gestation de l’œuvre, ce temps suspendu qui annonce et préfigure la création, soit-elle plastique ou textuelle. Les deux, enfin, sont des ornithorynques : inclassables, uniques.

- Comment est né le projet Étranges Pulpes ? De quelle façon Échangeur 22 et la Chartreuse ont-ils contribué à inspirer et donner forme à ce projet ?

Mccdb. : Étranges Pulpes est le premier volet d’un projet plus ample qui a pris forme à partir d’une envie commune à Échangeur 22, la Chartreuse et le Pont du Gard, celle de créer une dynamique territoriale forte d’échange et de collaboration entre plusieurs structures actives dans le territoire du Gard. Le travail de Jimmy Richer, qui fréquente la résidence depuis plusieurs années et dont la recherche s’inscrit depuis toujours à la lisière entre plusieurs pratiques – dessin, création plastique multi-support, mais aussi installation site specific, commissariat et écriture – s’est naturellement posé au centre de ce projet, qui inclura également une exposition collective au Pont du Gard dont il sera le commissaire.

J.R. : Le projet Étranges Pulpes est découlé d’une invitation conjointe d’Échangeur 22 et de la Chartreuse et a pris forme autour des spécificités de ces deux structures. La Chartreuse est un lieu dont l’histoire et l’architecture ne peuvent pas laisser indifférents : jadis lieu de culte destiné à la discipline des corps et au salut des âmes, ce monastère aujourd’hui désacralisé garde gravées dans ses pierres des traces profondes de cette histoire. Les notions d’enfermement, d’expiation et de constriction physique et spirituelle implicites dans ce lieu de clôture monastique, où j’ai eu l’occasion de résider à trois reprises, ont beaucoup inspiré le projet Étranges Pulpes, qui a alors été imaginé comme une sorte de voyage intérieur, voire introspectif, au sein d’un corps en quête de guérison. L’exposition inclut aussi plusieurs nouvelles, issues d’un intérêt pour le texte et les pratiques d’édition qui faisait déjà partie de ma pratique, mais qui a trouvé à la Chartreuse une occasion pour monter en puissance et imaginer de nouvelles formes. Rédigées à partir de faits divers, ces nouvelles qui ponctuent l’exposition ne se veulent pas d’illustrations de celle-ci, quant plutôt d’invitations à s’arrêter et à s’accorder un temps de recueillement : à la fois une occasion de revivre l’expérience de l’enfermement monastique et une invitation à entamer un nouveau voyage dans le voyage.

J.R. - D’où vient le titre de l’exposition, Étranges Pulpes ?

À son origine, Étranges Pulpes est une traduction littérale de l’expression anglaise Strange Pulps : ces petites publications américaines de la première moitié du XXème siècle, imprimées avec les moyens de bord et rassemblant des nouvelles de science-fiction de qualité très inégale inspirées le plus souvent de faits divers, ont beaucoup inspiré mon travail et resserrent bien la tonalité d’ensemble de l’exposition. En même temps, la notion de « pulpe » renvoie à la thématique du corps, de la chair et de la matière qui traverse toute l’exposition, tel un fil rouge thématique.

- L’exposition rassemble plus de cinquante dessins réalisés entre 2021 et 2025, des fresques, de nombreux décors et vingt-trois impressions sur vitre. Comment as-tu sélectionné ces œuvres et comment as-tu procédé pour les organiser dans les différentes salles ?

Quand Échangeur22 et la Chartreuse m’ont proposé d’investir les espaces de la Bugade, j’ai tout de suite été tenté d’imaginer une rétrospective de mon travail. Cependant, ce projet a été abandonné assez rapidement, et pas que pour des questions pratiques. Au fur et à mesure que je m’imprégnais du lieu et que j’approfondissais mon expérience des espaces de la Chartreuse, l’image du voyage intérieur et le thème du corps et de la chair se sont imposés à moi et ont naturellement trouvé une consonance avec le corpus d’œuvres réalisées entre 2019 et 2025 qui sont présentées dans l’exposition. Ces dessins, qui ont en partie été créés en vue de l’exposition, ont été organisés dans les salles en dehors de tout critère thématique ou narratif. À chaque fois, les vitrophanies appliquées aux fenêtres impriment une tonalité aux différents espaces, tout comme le font les nouvelles invitant le visiteur à s’arrêter le temps d’une histoire : hommages aux vitraux d’églises, ces panneaux multi-couleurs contribuent aussi à renforcer la sensation d’enfermement et d’intériorité propre aux espaces de la Chartreuse et au voyage visuel et fantastique proposé par l’exposition.

- Étranges Pulpes te voit investi dans un triple rôle, de commissaire d’exposition, d’artiste plasticien et d’auteur. Comment as-tu articulé ces multiples casquettes et comment cette expérience de commissariat a-t-elle contribué à nourrir ta réflexion de plasticien ?

Pour moi, ces trois rôles constituent autant de manières d’ajouter des récits dans des récits, de suggérer de nouveaux voyages et de prolonger le labyrinthe.