Silence (barré )à la Chartreuse de Villeune Lez Avignon Joseph Grigely, Estelle Labes, Danièle le Moënner, Fleur Mautuit,
Max Taguet, Sylvanie Tendron
La Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, lieu patrimonial d’exception, est ouverte toute l’année à la visite et participe à de grands événements nationaux. Ce monument enchante chaque année près de 40 000 visiteurs par la beauté et la diversité de ses espaces, répartis sur près de 18 000 m2 possédant cloîtres, jardins, église, chapelle des fresques ou encore cellules.
Le monastère est aussi centre international de recherche, de création et d’animation - Centre national des écritures du spectacle, dédié à la découverte et la mise en valeur des écritures théâtrales contemporaines, accueillant annuellement près de 500 auteurs, artistes
et professionnels du spectacle vivant, la Chartreuse est aujourd’hui reconnue comme un des plus grands lieux de résidence d’auteurs dramatiques en France, voire au monde.
Cette complémentarité des missions patrimoniales et artistiques confère à la Chartreuse une place singulière dans le paysage touristique et culturel, en France et en Europe.
La Chartreuse, lieu historique et centre culturel renommé, offre un cadre exceptionnel pour les expositions d’art. Ce monument a l’intention de mettre en avant les artistes contemporains en réalisant plusieurs expositions temporaires par an. Mélanger
art contemporain et monument patrimonial permet une interaction riche entre l’art et l’architecture, entre le passé et le présent.
ÉCHANGEUR²²
Situé à Saint-Laurent-des-arbres dans le Gard, Échangeur²², lieu de résidence
artistique fondé en 2015 par l’artiste Marie- Cécile Conilh de Beyssac, est une association à but non lucratif dédiée à la promotion
de la création contemporaine. Sa priorité est d’accueillir des artistes issus de divers horizons et cultures, aussi bien sur le plan local qu’international.
Depuis sa fondation, l’association développe ses actions autour des dynamiques de circulation et d’échange, en s’appuyant notamment sur ses liens privilégiés avec
le Japon, la Corée du Sud et le Brésil. Son programme s’articule autour des notions de collaboration et de mobilité artistique,
conçues comme des leviers d’enrichissement mutuel pour les artistes et leurs projets.
Véritable lieu-ressource, E²² place l’artiste au cœur de ses préoccupations en mettant à disposition des espaces équipés favorisant
l’expérimentation et la production. En 10 ans, E²² a reçu plus de 450 résidences et 240 événements (expositions, restitutions, accueil du public, portes ouvertes, ateliers).
PARTENARIAT
Depuis huit ans, la Chartreuse et E²² construisent ensemble un dialogue fécond autour de l’art contemporain et de sa rencontre avec un lieu patrimonial unique. Ce qui avait commencé par la production d’une exposition annuelle s’est progressivement transformé en un véritable partenariat,
fondé sur la confiance mutuelle et le respect des projets et des artistes. Il constitue un espace d’échanges où se conjuguent la vision artistique de la Chartreuse, son engagement envers les écritures contemporaines, et l’expertise d’E²² en matière de production
et d’accompagnement des artistes, donnant aux créateur·rice·s les moyens de créer et d’expérimenter tout en offrant au public des expositions exigeantes et accessibles.
En 2025, cette relation franchit une nouvelle étape : deux expositions successives, dont SILENCE, coécrites et portées conjointement par la Chartreuse et E²², viennent témoigner de la maturité de ce partenariat. Elles incarnent une ambition renforcée, une exigence artistique partagée et la volonté
de poursuivre, ensemble, le développement de projets qui font rayonner la Chartreuse comme un lieu incontournable de création contemporaine et de transmission.
L’exposition SILENCE investit la bugade de la Chartreuse, ancien lieu de travail lié à la propreté et à l’isolement punitif.
Invité par le lieu en partenariat avec Échangeur²², l’artiste Geoffrey Badel choisit d’ouvrir le projet à une réflexion partagée avec Arthur Gillet et Estelle Labes. De ces dialogues sont nées des complicités artistiques évidentes, auxquelles se sont joint·e·s Joseph Grigely, Danièle Le Moënner, Fleur Mautuit, Max Taguet et Sylvanie Tendron. Peu à peu, une exposition collective s’est inventée, explorant les dimensions sensorielles et politiques des expériences vécues par les Sourd·e·s, les CODA (enfants entendants de parents Sourds) et leurs descendant·e·s témoins.
Les artistes interrogent l’espace, les normes validistes et les récits imposés aux corps et voix minoritaires à travers le prisme de l’histoire et des générations. Dans cette constellation collective, les sens s’articulent autrement pour “faire signe” et célèbrent d’autres formes de relation, de transmission et de résistance.
SILENCE est le fruit d’un partenariat entre Échangeur²², lieu de résidence artistique dédié à la promotion de la création contemporaine, le Circa –La Chartreuse et les artistes, pensé dans une dynamique collective et horizontale.
L’exposition SILENCE à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon s’installe dans un lieu chargé d’histoire et d’ambivalence. L’espace confié, une ancienne bugade, à la fois buanderie monumentale et lieu d’enfermement des moines ayant rompu leur vœu de silence, nourrit une réflexion sur la manière dont les corps et les voix minorisé·e·s sont régulé·e·s. Dans ce lieu où la propreté rime avec punition, où le silence est à la fois norme et sanction, surgit une interrogation plus large : comment les récits des personnes sourdes et des CODA peuvent-ils déstabiliser les cadres imposés par une société validiste, normative et hiérarchique ?
Le titre SILENCE ne désigne pas une absence de son, mais une contestation de la manière dont le silence peut être imposé. Impossible à prononcer tel qu’il se donne à voir, le titre met à l’épreuve l’oralité et engage le·la spectateur·rice dans une posture active et critique. Ce choix remet en cause une perspective audiocentrée, héritée du regard entendant, qui associe mécaniquement la surdité au silence. Or, pour les personnes sourdes, le silence ne s’oppose pas au langage : la langue des signes, traversée de gestes et de mouvements, est tout sauf silencieuse. Le titre propose ainsi un contrepoint à l’espace d’exposition.
Historiquement, les monastères ont parfois été perçus, souvent de façon rétrospective et spéculative, comme des lieux d’accueil pour les personnes sourdes. Cette lecture s’appuie sur une analogie entre silence monastique et surdité, confondant silence choisi (ascèse, méditation) et silence imposé (isolement, marginalisation). Mais cette hypothèse mérite d’être nuancée :
ces lieux étaient-ils vraiment des refuges, ou bien les personnes sourdes y étaient-elles instrumentalisées, réduites à des figures muettes renforçant symboliquement l’idéal du retrait et du détachement ?
C’est de cette tension qu’est née l’exposition. Le projet s’ancre dans une réflexion collective autour des expériences sourdes et CODA (enfants entendants de parents sourds). Il s’inscrit dans une dynamique de mise en visibilité de subjectivités trop souvent ignorées ou marginalisées. Pour les personnes sourdes comme pour les CODA, la communication interpersonnelle n’est pas un simple échange : elle est un enjeu politique, une question d’existence. Elle renvoie à des réalités d’isolement, de déclassement social, d’accès inégal à l’éducation et à l’information, notamment médicale, et à une lutte quotidienne pour être entendu·e·s dans un monde façonné par les normes entendantes.
Entre métissage et fracture culturelle, les CODA occupent une position liminaire. Iels vivent à l’interface de deux mondes : celui des entendant·e·s, où leur rôle est souvent réduit à celui de traducteur·rice·s pour leurs parents, et celui de la communauté sourde, où se tissent des sentiments complexes mêlant fierté, loyauté, mais aussi culpabilité. Cette tension se prolonge aujourd’hui chez les enfants de CODA, les petit·e·s-enfants de personnes sourdes, qui héritent de récits fragmentés, de silences transmis et d’un déclassement souvent invisible mais persistant. Nombre d’entre elleux deviennent chercheur·euse·s, artistes ou militant·e·s allié·e·s de la surdité, porteur·euse·s de ces histoires sensibles, marginales mais vitales.
La Chartreuse a donné une carte blanche à Echangeur²², qui a naturellement invité Geoffrey Badel, enfant de CODA, petit-fils de grands-parents sourds, à construire un projet. Il a aussitôt choisi d’élargir cette invitation à une réflexion collective avec les artistes CODA, Estelle Labes et Arthur Gillet. Conscients des hiérarchies validistes qui traversent le champ artistique, iels ont mis en place une démarche collaborative où curation, création, scénographie, régie et médiation sont portées ensemble, sans hiérarchie, par toutes les personnes impliquées.
Dans cette dynamique horizontale, nous avons invité les artistes sourd·e·s et malentendant·e·s Joseph Grigely, Fleur Mautuit, Max Taguet et Sylvanie Tendron à rejoindre la conversation. Chacun·e d’entre elleux développe une pratique artistique singulière, du dessin à la vidéo, de la céramique à l’installation, de la peinture à l’écriture. Cette diversité de formes et de démarches permet de partager plusieurs approches des questions liées au monde sourd : l’interstice entre sourd·e·s et entendant·e·s, leurs cohabitations et relations, ou encore la langue des signes et ses enjeux. Ensemble, ielles ont cherché à articuler une parole située, ancrée dans des vécus pluriels mais reliés par une exigence commune : être visibles, et pleinement reconnu·e·s comme sujets politiques et sensibles.
Cette aventure humaine interroge les récits dominants en valorisant des formes alternatives de perception, de communication et de relation. L’un de ses enjeux fondamentaux est de désamorcer les hiérarchies, entre syntaxe et signe, entre sens et sensualité, pour mieux s’émanciper des assignations et retrouver une parole propre, partagée, vivante.